Abensour, Dominique. — «Ensemble«. — Aires de migrations / Migration areas : Raymonde April / Michèle Waquant. — Quimper-Montréal, Le Quartier, Vox, 2005.— P. 5-7— also in English : Together.— P. 5-7
Ensemble
Dominique Abensour
En 2002, Raymonde April et Michèle Waquant se voyaient invitées à exposer ensemble au Québec. L’idée de les associer venait de Chantal Boulanger, directrice du Centre d’exposition de Baie-Saint-Paul et familière de longue date des œuvres de ces deux artistes.
Le projet attendu aurait pu consister à conjuguer deux expositions personnelles, ce duo permettant, par exemple, de mettre en perspective les récents développements de leurs travaux… Mais les artistes ne l’entendaient pas ainsi.
Toutes deux se sont arrêtées sur ce terme ensemble et elles se sont mises à réfléchir à ce qui les liait depuis près de 30 ans. Ensemble avait une histoire faite de moments partagés, de découvertes, de voyages, d’amis communs, faite aussi d’échanges ininterrompus sur leur pratique photographique et vidéographique; ensemble avait une géographie qui semblait suivre les méandres du fleuve Saint-Laurent, passait par Québec où elles se sont connues dans les années 70, par Montréal où s’installait Raymonde, pour s’étendre jusqu’en France où Michèle s’établissait en 1980.
A fouiller le passé et le présent de cet en commun, un vaste territoire de recherche s’ouvrait, un projet ambitieux se profilait car il ne s’agissait pas moins que de croiser leurs itinéraires respectifs, leurs biographies et leurs pratiques de l’image.
En 2004 le Quartier offrait à Michèle et Raymonde d’accompagner cette entreprise en produisant l’exposition présentée à Quimper puis à Baie-Saint-Paul et enfin à Montréal - la Galerie Vox, dirigée par Marie-Josée Jean, rejoignant le projet en 2005. (1)
Le présent ouvrage rejoue les données d’un dispositif d’exposition inédit, très précisément pensé par les artistes. En articulant des œuvres à une multitude de documents de sources très diverses, il met en scène le travail de l’image tel que l’envisagent Raymonde April et Michèle Waquant.
Le premier volet de leur recherche a généré une pièce inattendue, les Albums. Ce sont quatre vingt cahiers identiques que les artistes se partagent pour y retracer l’histoire de leurs familles respectives. Deux impressionnantes collections de photographies, transmises depuis cinq ou six générations y sont archivées et commentées, les documents les plus anciens datant des débuts de la photographie. Ces images, augmentées de documents (des reproductions d’œuvres pour l’une ou de pochettes de disques pour l’autre), les ont accompagnées et formées. Certaines d’entre-elles, tirées à part, quittent leur statut documentaire pour s’exposer comme des œuvres.
C’est à la constitution d’un Fonds photographique à partir de leurs archives d’atelier (2) qu’a donné lieu le second volet de leurs travaux. Quelques cinq cent photographies, classées chronologiquement, mettent en vis-à-vis deux parcours de vingt cinq ans qui se recoupent sans cesse. On peut y voir des connivences, des coïncidences entre deux œuvres travaillées par une attention aiguë portée au quotidien, aux choses de la vie ; on peut y voir aussi comment l’image de chacune des artistes se saisit de la réalité dans une construction très personnelle. Tout naturellement, un dialogue s’instaure entre ces deux regards dans les Couples d’images, des œuvres issues de ce fonds, réalisées en duo à partir d’un choix concerté de photographies associées deux à deux.
Le projet n’aurait pu se clore sans la présence de deux œuvres produites à l’occasion de l’exposition. Elles sont emblématiques des démarches de chacune des artistes. Inconsciences de Raymonde April, éprouve, en des suites d’images photographiques montées en séquences, la distance entre le document et la fiction, entre la personne et le personnage. Dans son dispositif vidéographique, Zwin Zwin, Michèle Waquant observe longuement des rapaces nocturnes en captivité en y associant des images de guerre de son père. Elle y met en scène la manière dont le présent est cultivé par le passé, dont l’image, comme la mémoire, découpe et déplace les événements de la réalité. Ces deux œuvres tissent des liens entre elles à travers des façons personnelles d’aborder des sujets connexes comme le paysage, la mémoire, le temps, la représentation ou la fonction de l’image. Les artistes s’en expliquent dans une conversation avec Chantal Boulanger.
(1) Au Quimper, au Quartier du 29 janvier au 27 mars 2005, à Baie-Saint-Paul
au Centre d’expositions du 16 avril au 11 septembre et à Montréal
à la Galerie Vox du 3 novembre au 17 décembre 2005.
(2) A ceci près que Michèle Waquant ne fait pas état du
versant vidéographique de son travail