Réservoirs Soupirs est un endroit imaginaire. Il est situé quelque part entre le fleuve Saint­-Laurent et les frontières du Maine et du Nouveau‑Brunswick, dans un pays de lacs, peut-être aux portes de la Gaspésie. Il est éloigné de toutes villes par des routes compliquées.

 

Dans cette contrée, plusieurs lieux portent le nom de Réservoirs: Réservoirs Atalante, Réservoirs Fourchette, Réservoirs‑à‑l'aube, etc. Ce sont parfois des villages, mais plus souvent des stations forestières ou de simples camps de chasse desservis par des routes de terre. Le paysage est fait de grands conifères, de marais, parfois de champs au tracé irrégulier. Les orignaux, les ours et les aigles y vivent en liberté.

 

La première fois que j'ai entendu prononcer le nom de Réservoirs Soupirs, je faisais route avec une famille vietnamienne. Peut‑être avais‑je dû laisser mon auto sur le bord de la route à cause d'un incident technique. Ou plutôt avais‑je laissé le volant à mes nouveaux amis et m'étais-­je installée sur le siège arrière pour étudier la carte. C'est comme ça dans les rêves. Nous roulions vers le nord sur cette grande autoroute qui comporte une voie surélevée, et qui sans cela ressemblerait à l'autoroute des Cantons de l'est; c'était la fin de l'avant‑midi et il faisait un temps magnifique. Après un moment, je me décidai enfin à demander à mes compagnons de voyage où nous allions. L'homme d'une trentaine d'années se retourna et me dit avec un accent chantant: «Nous allons à Réservoirs Soupirs».

 

Raymonde April Montréal, novembre 1992