Le Grand, Jean-Pierre. — « Raymonde April : Célébrer la vie ». — Vie des Arts. — No 200. — Automne 2005. — p. 64-66

CELEBRER LA VIE
Jean Pierre Le Grand

À une époque menée par la vitesse, Raymonde April a trouvé le moyen d’arrêter le regard. De l’interpeller par des images où le quotidien le plus banal. le plus prosaïque, est précisément saisi dans cette portion d’éternité que recèle chaque instant.

Voilà plusieurs mois qu'une photo de l'invitafion pour Bifurcations trône sur un coin de ma table de travail. J'ai replié et fixé sur lui même le carton en trois volets, de manière à ce qu'il repose sur une des faces. Aussi I'image que je préfère, celle d'un chemin de terre battue, bordé d'arbres qui monte en décrivant une lente sinuosité, m'accompagne-t elle, à la fois promesse et point d'interrogation, depuis que j'ai choisi d'écrire sur Bifurcations.


La photo a été prise par une journée ensoleillée, mais pas trop: juste assez pour que les ombres des arbres se détachent sur la route, pas assez pour que le coin de ciel, au fond, arbore un bleu royal de carte postale. Pourtant, I'image contient bel et bien sa part de rêve, non pas celui d'un lieu à visiter mais d'un état à découvrir.


Depuis le temps qu'il fait partie de ma vie, voguant sur le bureau au gré des vagues de papiers et d'objets divers qui semblent y déferler, ce petit paysage a fini par incarner l'attente. Attente, d'abord, du moment où je pourrais, à mon tour, humer les parfums sylvestres qui affleurent à sa surface et gravir un chemin semblable – sinueux mais pas trop, juste ce qu'il faut pour échapper au mouvement rectiligne, sans pour autant verser dans le virage accaparant. Attente, aussi, du moment où je pourrais passer de la pensée à l'acte et coucher sur papier mes notes sur cette expo de la lauréate 2003 du Prix Borduas.

« BIFURCATIONS »


Parallèlement à ses oeuvres de scènes uniques, Raymonde April crée des compositions formées de la juxtaposition de plusieurs images qui obligent l’oeil à osciller constamment entre le plus intime et le plus lointain, le plus vif et le plus calme, le plus coloré, le plus éclatant et le plus gris. Ces images ont évidemment pour effet de créer une tout autre dynamique avec le spectateur : alors que les photos d’images uniques de Raymonde April évoquent un univers non pas statique mais imprégné d’une quiétude indéniable, les «multiples», si l’on veut, nous ramènent à la réalité — la «modernité», aurait-on dit il y a vingt ou trente ans— d’un monde en constante évolution, en effervescence permanente. D’une image à l’autre, il arrive que les formes, couleurs et propos s’accordent et s’harmonisent, mais le plus souvent ils s’opposent farouchement. Il n’y aura jamais de réconciliation possible, entre ce système de son sur fond de mur jaune-orange, cette berge en noir et blanc qui s’enfonce dans la brume, ce type croqué contre un rideau où son vêtement fusionne avec un rideau aux tons et motifs criards, cet intérieur clair-obscur et, enfin, ce piton rocheux dont la masse sombre s’élance et se détache contre un ciel d’un bleu éclatant. Quiétude et inquiétude : ces contrastes donnent lieu à des tensions qui font écho à celles de notre monde actuel, dont le mouvement incessant et les contrastes saisissants nous obligent à une gymnastique de chaque instant. Pourtant, nous pouvons toujours «passer dans la pièce à côté», où l’artiste nous donne l’occasion de nous abîmer dans la contemplation d’un tout autre monde.

ÉPUISER LE PAYSAGE

Les honneurs officiels recèlent, pour l'artiste, un péril extrême: celui de clore un parcours. De boucler le travail, de le fermer à une quête intérieure qui, une fois ses manifestations reconnues et consacrées, risque de se replier sur elle même pour se complaire dans son propre reflet, bercée par le repos auquel incite le parfum du laurier. Voilà sans doute pourquoi lauréates et lauréats font mine, dans bien des cas, d'accorder une importance toute relative aux intronisations. Sait on jamais! S'il fallait qu'une porte, en s'ouvrant, ne crée un appel d'air qui en claquerait une autre, sonnant ainsi le glas des inspirations heureuses: on aurait troqué le royaume pour une image...

Cette route ci, devant moi, monte. Juste ce qu'il faut pour sentir la gravité, mais pas assez pour attirer l'attention sur l'ascension ni sur l'effort que l'on déploie inévitablement pour s'élever, au propre comme au figuré. Autrement dit, ici ce n'est pas le corps, mais bien l'âme qui chemine et s'élève.

Des dizaines de fois, Raymonde April a photographié le même chemin de campagne, au même endroit, sans doute en quête du cliché « définitif », celui qui le résumerait, le capterait entièrement. Sa conclusion: l'on ne peut « épuiser le paysage ». (Le même constat vaut bien entendu pour le commentaire, qui ne peut, à son tour, «épuiser I'œuvre». D'ailleurs, comment accéder à l’essence d'un travail? Comment s'éloigner des sentiers battus pour trouver sa propre voie celle qui, par définition, n'est pas tracée? Cuando no hay camino, el camino se hace al andar: quand il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant, nous dit Edgar Morin en frontispice de La Méthode.)

En fait, l'on revient au fameux « Ceci n'est pas une pipe», de Magritte: tout comme le mot «Dieu» n'aura jamais rien de divin, I'image du paysage ne pourra jamais être le paysage. Si l'ambition de recréer le paysage — autrement dit, l'instant présent, par définition unique — est inévitablement vouée à l'échec, l'image, elle, possède le pouvoir de créer, à son tour, un moment nouveau. Ce moment sera fondé sur la présence non pas du paysage, mais de son reflet et, surtout, de la façon dont l’artiste l'a perçu et rendu.

LE RÉEL POUR S'Y GREFFER

Chez Raymonde April, on sent une farouche détermination: embrasser un quotidien dépouillé, dépourvu d'artifices. Systématiquement déjouer, annuler les codes qui font spectacle pour retrouver et célébrer la vie, en douceur, sans trompette ni tintamarre, loin des parades et des défilés. Retrouver l'unique, par lequel chaque moment échappe, justement, au banal et dissout le besoin compulsif de donner en re présentation.
Paradoxalement, cet artifice qu'est I'œuvre peut — dans des conditions favorables de réalisation, de présentaion et de perception — nous rapprocher du réel, non pas en s'y substituant mais en s'y greffant. Écho d'un moment (vraiment) vécu, elle initie le spectateur à un certain état d'esprit. Pour cela, la présence de l'artiste doit imprégner le travail, qui trouve sa source véritable ailleurs que dans une méthode ou une technique. Au delà des images, Rayrnonde April nous transmet ce qui ne se montre guère: un regard, voire une manière d'être.