Grande, Chantal. — «Les coses, les imatges, les vanitats : les choses, les images, les apparences». — Raymonde April. — Barcelona : Fundació La Caixa, 1992.— N. p. — Texte inédit en français.
LES CHOSES, LES IMAGES, LES APPARENCES
CHANTAL GRANDE
Nous étions à Santa Cruz de Tenerife. C’était en novembre, il y a à peine sept semaines. Cette nuit-là, Raymonde April me projetait en privé ses images sur le mur blanc de sa chambre d’hôtel. Pour la première fois, après une connaissance plutôt fragmentaire de certaines reproductions isolées, j’étais en mesure de comprendre l’envergure de ce corps de travail dont nous présentons une partie aujourd’hui. Tout de suite, je sus que je venais de vivre une expérience émouvante que je n’étais pas près d’oublier.
Plus tard, en repensant à ces images persistantes, j’en suis venue à réfléchir sur la relation entre le vécu et le représenté, entre l’expérience et l’image. Comment, d’une certaine façon, l’image elle-même configure l’artiste dans son travail ; comment cette image elle-même correspond au sujet réel, la personne autant que l’artiste, cette personne que je peux regarder, arriver à connaître, à fréquenter, à aimer.
Tout cela provient du fait que, pour Raymonde April, la vie privée sert de matériel de travail. Cela ne signifie évidemment pas qu’elle manque de toute autre intimité que celle qu’elle utilise dans ses compositions photographiques, ni non plus que son propos soit l’effet de la complaisance qu’elle met à contempler son univers. Plutôt, cette utilisation de l’intime nécessite précisément un abandon de la condition de document et de la position de spectateur privé pour, et seulement comme cela, atteindre le statut d’oeuvre autonome dialoguant avec une tradition et un moyen artistique, loin de la fantasmagorie subjective et solitaire. Ce passage se produit à mesure que la notion de privé et d’intimité se dissout jusqu’à faire prévaloir un sentiment de construction et de fiction.
Bien que ce travail ne soit pas un journal, (la démarche de Raymonde n’étant toutefois pas totalement étrangère à ce genre), je n’ai jamais cessé de me questionner devant ces images, comme le fera je pense n’importe quel spectateur attentif, sur la possibilité d’une répercussion inverse des images dans cet univers privé qui lui sert de matière première. Je me souviens d’une réflexion de Gil de Biedma écrite dans son journal intime : “Maintenant, si je pense à ma vie durant les dix derniers mois, je suis presque tenté de croire qu’écrire un journal est la manière de provoquer les événements.” 1
Le passage de l’intime à la forme artistique autonome dans l’oeuvre de Raymonde April va s’effectuer en adoptant un modèle pictural de représentation fort éloigné de l’album de souvenirs. Malgré cela, ces “cadres photographiques” gardent la saveur d’immédiateté caractéristique de la mémoire personnelle, comme l’indique aussi l’emploi particulier des titres — et quelquefois des textes — accompagnant les images. Mais aussi bien le modèle pictural comme le modèle d’archive personnelle ont été utilisés consciemment, en respect de leur résonance particulière : le premier dénote l’expérience originelle et le deuxième détermine la formalisation et la présentation. Les deux se nient et s’appuient mutuellement.
Fixer une subjectivité ou, au contraire, nier toute possibilité de subjectivité au-delà de certaines conventions formelles ? S’inventer ou se nier ? “Etre ou ne pas être ?” C’est dans cette tension qu’évolue le travail de Raymonde. Ces images visent à une tentative paradoxale de donner forme à une subjectivité qui va au-delà du privé et atteint à une valeur universelle. Ainsi, son expérience privée serait strictement une “reproduction à l’échelle” d’une intersubjectivité que ce travail atteint par sa formalisation comme oeuvre autonome. La vie privée est incarnée dans ces images — et pas l’inverse — mais elle devient une privauté abstraite, générique et imaginaire.
Je crois que l’aspect le plus délicat et le plus ambitieux à la fois dans le projet de Raymonde est sa volonté d’être près des choses, de réaliser un travail qui surgit de l’expérience vraie et de rendre compte de la précarité et de la contingence de cette expérience des choses et des instants. Et c’est là que je m’interroge, comme elle peut-être, sur un nouveau problème. Pouvons-nous réellement fixer notre expérience au-delà de notre propre contingence? ou encore, pouvons-nous nous survivre à nous-mêmes par nos oeuvres ? ou enfin, que restera-t-il de nous dans les ruines de nos réalisations? Dans ce sens, les compositions de Raymonde April, ces observations aériennes de la vie quotidienne, me paraissent imprégnées de l’atmosphère mélancolique des natures mortes baroques qui allégorisent le provisoire des choses et la conscience d’avoir à mourir à travers une représentation d’une singulière perfection, minutieuse et subtile, d’objets réels : fleurs envahies par les insectes, fruits sur le point d’être pelés, sucreries fondantes, coupes de fin cristal, couverts d’or et d’argent, tables ployant sous les mets les plus fins, livres et écritoires, crânes et papillons, miroirs et bulles de savon.
Tarragone, janvier l992
(paru en catalan)
Note
1. Jaime Gil de Biedma, Retrato del artista en 1956, p. 182