Gosselin, Gaëtan. — «Avant‑propos : l’amie photographe». — Réservoirs soupirs : photographies 1986‑1992. — Québec : VU, 1993. — Also in English : «A photographer friend», p. 63‑64. — P. 7‑8
AVANT‑PROPOS : L’AMIE PHOTOGRAPHE
GAËTAN GOSSELIN

Nous prenions les photographies de Raymonde April pour acquises. Nous connaissions la valeur autobiographique de son projet et acceptions sans hésiter la tendresse du cheminement. À regarder ses images, nous goûtions chaque fois la saveur poétique des enchaînements narratifs, nous prenions plaisir à balancer le réel du côté de la fiction et nous reconnaissions d’emblée l’une des œuvres capitales de la photographie québécoise contemporaine.
Bien que ces considérations nous aient motivés, dès le départ, à publier les oeuvres récentes de Raymonde April, c’est à revoir avec elle le travail photographique accompli depuis 1986 que nous choisissions de dévoiler au fil des pages de cet album la formidable filiation des photographies de l’artiste à travers le temps. Maintes choses demeuraient à conquérir sur l’oeuvre. Nous souhaitions certes percer le mystère de ces parentés photographiques, mais il nous fallait reconnaître, parmi toutes ces images réunies, les zones d’intersection, les points de confluence et les allusions. Rigoureusement définie sur le plan intellectuel, l’œuvre admettait les ruptures, cultivait les revirements, combinait les manières d’aimer la photographie. Les images photographiques de Raymonde April allaient tranquillement devenir nos images, puis les vôtres.
Durant la majeure partie des années 80, les séries photographiques de Raymonde April sont essentiellement narratives, appuyées de décors pittoresques où paysages et personnages meublent d’apparences les espaces de la vie privée. Puis l’artiste franchit une étape décisive lors d’un séjour à Paris en 1989. Ses actions photographiques bifurquent et se métamorphosent gaiement. Le légendaire familier de l’artiste succombe aux nécessités de l’être « ailleurs ». Pour une rare fois, les images d’April font l’économie de l’autoreprésentation pour exacerber un trouble intérieur dont rendra merveilleusement compte la série Sphinx. Sur des toiles qui rappellent l’étoffe des écrans cinématographiques, l’artiste imprime des fragments d’images « gigantesquement » agrandis. Granulaires et imprécises, les images flottent comme suspendues entre ciel et terre pour donner l’impression d’un arrêt‑sur‑image dont l’aboutissement serait de fondre le réel au blanc. Cette série d’images vaporeuses préludait à l’idée d’une quête existentielle et préfigurait le fil conducteur de l’œuvre à venir au travers du spectre d’un envol, d’une apparition: Réservoirs Soupirs...
L’album Réservoirs Soupirs fusionne plusieurs familles d’images photographiques: De l’autre côté des baisers (1985‑1986), Les temps satellites (1986), Parade (1986), Les cœurs en bois de rêve (1988), Une mouche au paradis (1988), Sphinx (1989), ainsi que de plus récentes séries. Il s’agit des images avec lesquelles l’artiste tisse l’univers à se partager, au fil des jours et de la vie. Assemblant le dérisoire et conjuguant le familier, Raymonde April fouille les contours et le cœur de l’identité collective.
D’abord des images alignées, celles du père, de la mère, du frère et d’amis, se joignent aux autoportraits de l’artiste pour composer une généalogie à la mesure d’un rêve où les rivages d’un fleuve, les sentiers en forêt, les bouleaux, les grives et les sapins pourraient bien formuler l’arrière‑plan d’une oeuvre artistique à dimension ethnologique, construite à coups de découpes amicales, telle une main tendue à la québécitude.
Puis d’autres images, produites à divers moments entre Paris, Montréal et la campagne québécoise, sont présentées comme des unités très denses, indivisibles. Dans la cosmologie photographique de Raymonde April, les images agissent sur nous comme les trous noirs, attirant le dehors au dedans... Ces photographies confondent les temps présents et des temps plus anciens; elles nous rendent familières des histoires lointaines et improbables, faisant converger en une seule vue le connu et le moins connu. Les photographies d’April emprunteraient à notre image, à notre histoire.
C’est à ce jeu incessant de la mise à distance et du rapprochement que Réservoirs Soupirs exerce ses volontés. Entrelaçant l’histoire des photographies à la complexité des histoires individuelles et collectives, l’artiste Raymonde April scelle un pacte avec l’Histoire. Ce pacte fait de l’oeuvre photographique un légendaire universel où chaque photographie gouverne un pôle de rayonnement et dont l’ensemble induit un vaste champ de forces qui passe sensiblement à travers nous. Les photographies touchent ainsi l’âme, les photographies ouvrent ainsi l’esprit, de sorte que l’oeuvre aspire à l’authenticité.
Par l’édition de l’album Réservoirs Soupirs, les membres du collectif d’artistes du centre VU ont bien sûr cherché à rendre compte de cette authenticité artistique qui fait du travail de Raymonde April l’une des productions les plus marquantes de la photographie québécoise actuelle. Mais ils ont aussi tenu à transmettre ce magnétisme lyrique qui nimbe et unit les photographies de Raymonde April au gré des fines transitions, des subtiles passades et de la lente pérégrination de l’œuvre au paradis des sentiments. En comptant sur la complicité de l’écrivain Régis Durand et de la vidéaste Michèle Waquant, Réservoirs Soupirs témoigne aujourd’hui des humeurs, de la constance et de la force douce du projet photographique de Raymonde April, l’amie photographe.