Aquin, Stéphane. — «Raymonde April : Art poétique». — Voir, Montréal — Vol. 11. No. 42 (16-22 oct. 1997). — P. 55

 

 

 

RAYMONDE APRIL : ART POÉTIQUE

STÉPHANE AQUIN

 

Raymonde April ne pouvait se permettre un four. Pas dans sa situation, pas après quatre ans d’absence de la scène montréalaise, après une dernière exposition qui a fait date, après sa nomination comme professeur à Concordia, et alors qu’elle atteint ce cap crucial de la mi‑quarantaine, où les signes d’essoufflement ne pardonnent pas. Une situation, d’ailleurs, aggravée pas son succès épidémique auprès des plus jeunes qui l’émulent à qui mieux mieux, diluant sa manière jusqu’à plus soif. De sorte qu’April ne doit pas seulement se dépasser; elle doit aussi nous rappeler que c’est elle qui mène le bal, un bal qui de surcroît n’aurait rien perdu de son prestige et de son éclat.

 

Et c’est cela qu’elle semble vouloir faire, avec l’exposition que lui consacre actuellement le Musée d’art de Joliette, un spectacle qui se donne à lire comme un rituel d’intronisation, l’entrée à l’Académie. En guise de préambule à cette cérémonie orchestrée par la commissaire Nicole Gingras, dans la première des deux grandes salles du rez‑de‑chaussée se trouvent des oeuvres tirées de l’abondante et méritoire production de l’artiste au cours des vingt dernières années; puis, dans la deuxième salle, le clou, le couronnement, la monumentale série de L’Arrivée des figurants, une fresque polyphonique composée de trente‑trois grandes images. L’art poétique d’une artiste en pleine possession de ses moyens, solidement installée au faîte de son inspiration.

 

Pour ceux qui en douteraient, l’image emblématique de l’exposition, que l’on retrouve notamment sur la couverture du catalogue, est on ne peut plus claire. On y voit l’artiste elle‑même, richement vêtue, assise dans une pose «ingresque» dans un fauteuil orné, regardant nonchalamment de biais alors que, de sa main relevée, elle presse la poire qui déclenchera l’appareil. Autoportrait de l’artiste en courtisane aguerrie, en maîtresse des jeux, en arbitre des élégances. Un monument d’assurance et de décontraction. Un manifeste photographique qui réitère le projet aprilien de mêler sentiment et pose, privé et public, banal et sublime, ou encore, si vous préférez, spontanéité et composition, photographie et peinture, réalisme et théâtre.

 

L’Arrivée des figurants reprend en leur donnant des proportions d’aérogare ou de palais, que seuls la maturité et les moyens permettent d’atteindre, les grandes lignes de son esthétique d’hier. On retrouve, dans ces quatre suites d’images d’un intérêt tout de même inégal, tout ce qui a fait la réputation de photographe accomplie qui est celle d’April auprès des spécialistes: sa façon de jouer aux limites des genres photographiques, d’exploiter à fond les textures de l’image, les éclairages, les mises au foyer, de déjouer les réflexes associatifs. Toutes choses que Nicole Gingras décrit in extenso dans son essai instructif, quoique trop centré sur la dimension technique de ce travail, qu’il est toujours de bon ton de commenter en parlant d’April, mais qui reste somme toute de la cuisine.

 

C’est, par ailleurs, sur la question des associations d’images qu’insiste Gingras, qui n’aurait pu trouver meilleur litre à l’exposition que celui des Fleuves invisibles, laissant entendre à tous ceux qui auront le moindrement suivi le débat des quinze dernières années entourant la photographie, qu’ici, chez April, ce n’est pas le visible qui compte — le fameux «ç’a-été‑là» de Barthes et de la photographie documentaire — mais le non‑dit des images, les courants subjectifs qu’elles charrient sous leur grain. Ces fleuves sous-pelliculaires, chez elle, sont ceux du sentiment, de l’intimité, de la mémoire, la sienne, qu’elle ne cesse de renouveler en reprenant des négatifs anciens de ce qu’elle nomme sa «famille d’images», et qui donne à l’ensemble de son oeuvre cette allure de soliloque involutif.

 

Si certains perçoivent April comme l’un des fossoyeurs de la photographie documentaire engagée qui prévalait dans les années soixante‑dix, pour d’autres, dont Gingras, elle a redonné vie à ce genre en l’engageant dans la voie de la subjectivité la plus radicale. Subjectivité, faudrait‑il ajouter, à l’image de cette époque de repli sur soi et de sophistication esthétique que furent les années quatre‑vingt et quatre-vingt‑dix. Avant et mieux que tout autre, April a fourni sa légitimité artistique à la version Québec-post‑référendaire de ce repli, qu’elle a su transfigurer parfois en une cosmogonie de l’intime, pour ne pas dire en un idéal de vie. Mine de rien, les images d’April vous font immanquablement l’effet d’un manuel de l’art de vivre marginal, taillé sur mesure pour une époque à la dérive, fait de soupers impromptus, de fripes extravagantes, et d’errances bucoliques entre amis.

 

Depuis l’arrivée de France Gascon à sa direction, en juillet 94, le Musée d’art de Joliette s’impose comme l’un des joueurs importants sur la scène de l’art contemporain au Québec, notamment en faisant appel à des commissaires indépendants. L’exposition de Raymonde April est l’une des mieux réussies jusqu’à maintenant dans ce créneau des bilans de mi‑carrière auxquels l’institution consacre une part de sa programmation. Elle nous permet de prendre la juste mesure de cette photographe marquante dans le paysage québécois — et avantageusement représentée à l’étranger, notamment en France où elle expose régulièrement —, mais aussi de mesurer, non sans un brin de nostalgie, le changement de météo.

 

L’air du temps, celui qu’on avait l’impression intime de reconnaître en regardant April, n’est plus le même. Le sentiment d’urgence jadis attaché aux oeuvres-­bulles de ce genre s’est dissous dans l’habitude et la convention. Le jeu du balancier semble maintenant favoriser le retour d’un art engagé, ou à tout le moins tourné vers la réalité du monde. Ce qui n’ôte rien à la valeur intrinsèque du travail d’April. Au contraire. Dégagée du brouillard de l’époque trouble, mais pas si lointaine, où elle a pris tout son sens, voilà que cette photographie s’offre enfin pour ce qu’elle est: une oeuvre. Personnelle sinon unique. Et accomplie.