April, Raymonde. — «Voyage dans le monde des choses». — Montréal art contemporain. — Lyon : ELAC ‑ Espace Lyonnais d’Art Contemporain, 1985. — Repris dans Raymonde April : voyage dans le monde des choses, Montréal : Musée d’art contemporain de Montréal, 1986, p. 44‑46 ; partiellement repris dans Printemps québécois, Caen : Artothèque de Caen, 1989, p.2. — P. 26‑27

 

 

VOYAGE DANS LE MONDE DES CHOSES

 

 

 

«Agathe pensa que toutes les vraies natures mortes pouvaient éveiller cette tristesse inépuisable et bienheureuse. Plus on les considère longtemps, plus nettement il apparaît que les objets qui y sont peints semblent debout sur le rivage coloré de la vie, les yeux remplis d’immensité et la langueparalysée. »1

 

Tout est là et il manque toujours quelque chose. Il y a des amis dans des paysages, des repas, des objets de désir, des lieux précis qui existent pêle‑mêle dans leurs infimes détails, leur écho infini, indistinct et bouleversant. Parfois le tableau qu’ils composent tous ensemble est si parfait qu’il faudrait, à défaut d’y entrer, s’en souvenir toujours. Dans son journal, Robert Musil parle du monde des choses et de la réalité des images. Que peut‑on faire d’autre que courir entre les deux sans cesse?

Je travaille toujours avec ma propre image, me photographiant moi‑même, seule, et puis je photographie tout, tout ce qui a un sens, tout ce qui arrive, et puis je demande à des amis de poser, et certains d’entre eux prennent des photos de moi, que je garde avec les autres.

 

Il y a ensuite toutes ces feuilles‑contact. Elles ne s’usent jamais. On peut avoir envie de s’exclamer devant chacune: «Tout est là!» Mais quel tout, au juste, tient dans une pile de feuilles couvertes de petites images qu’on feuillette en faisant passer celle du dessus en dessous? Et puis ça s’empile dans des boîtes, les boîtes s’entassent sur des tablettes.

 

J’ai fabriqué des images de toutes pièces avec des bouts de n’importe quoi, mais ce n’était pas juste pour le truquage ni pour le plaisir de créer à partir de rien. Non! je veux de toutes mes forces entrer dans la réalité des images et m’y perdre moi‑même, prendre une chose pour une image et une image pour une chose, un objet pour une phrase ...

Il n’y a pas de théâtre, il n’y a pas d’acteurs. C’est arrivé. Il n’y a pas de scène, juste une distance minimale et essentielle, comme un fil, comme un objectif. Il y a du cadrage, du tirage, puis le mur et les punaises.

 

D’innombrables images n’arrivent même pas jusqu’à tenir une place sur le mur, elles meurent avant de leur trop étrange vérité, ou encore s’endorment dans des boîtes jusqu’à ce que leur réalité prenne un sens.

 

Individuellement, les images qui sont au mur ne sont pas complètes non plus, elles n’ont rien de la nature morte d’un grand maître. Elles sont encore des bouts coupés d’un long film, ruban qui se déroule dans l’air, des parties de personnages, des petits morceaux d’horizon. Elles s’appellent les unes les autres, se courent après, se recentrent et se repoussent. Je ne peux les laisser seules, paralysées. J’aime tant leur remous, le choc de leurs espaces, que je le provoque en les recollant, en les assemblant arbitrairement ... et je me sens autoritaire et prête à m’y jeter en même temps.

J’aime bien penser que je travaille sur un point limite, entre le tout‑est‑là et le il‑n’y‑a ­rien, ou bien que je traverse sans cesse des frontières entre vie et objet, ou bien que je laisse mes constructions se fondre dans le désordre, qu’il n’y a pas autre chose à faire, puisqu’il manque toujours quelque chose.

 

Raymonde April

Montréal, 1985

D’abord publié dans Montréal Art Contemporain, Espace Lyonnais d’Art Contempo­rain (elac), Lyon 1985.

 

1. Robert Musil, L’homme sans qualités, Édition du Seuil, collection Points, Paris 1982,vol. 2, p. 531.