April, Raymonde. — «While my mother sleeps». — Our mothers : portraits by 72 women photographers. — Directed by Viviane Esders. — New York : Stewart, Tabori & Chang, 1996. — P. 20‑21. — Texte inédit en français : «Quand ma mère dort».

 

 

QUAND MA MÈRE DORT

 

Dans mes souvenirs d’enfance, il y a un terrible rêve.

 

Ma mère, ma grand-mère, mes deux soeurs et moi sommes réunies dans la maison comme à chaque soir, mais la maison est vide de meubles et détachée de ses fondations. Elle flotte sur l’abîme. Appuyées sur le rebord de la fenêtre, mes soeurs et moi regardons dehors. Mais dehors, il n’y a plus de maisons, plus de parc à côté de l’église, plus d’église, plus de voisins, plus personne. Rien que des flots d’eau noire et des glaciers plombés, dans un crépuscule de fin du monde. Et c’est la fin du monde, sans aucun doute.

 

Ma grand-mère s’occupe à quelque chose. Ma mère se tient auprès de nous. Elle semble aussi petite que moi. Elle aussi regarde, tranquillement, en silence.

 

Ma mère est toujours restée une jeune fille. Son amour de la vie est aussi immense que son inquiétude. Les jours d’heureuse routine, il fait bon plisser les yeux au soleil, couper le tissu pour une nouvelle robe et mettre les patates sur le feu. Les jours de grand départ pour la Floride, elle se lève à l’aube et sort à l’air frais en tricot de laine. Ça fait du bien de parler avec les filles, sur le ton des confidences, de choses bien anodines. Il arrive, certaines nuits, qu’elle ne puisse pas dormir parce qu’elle pense aux enfants.

 

Mes parents sont à la retraite. Ils ont vendu l’ancienne maison devenue trop grande et se sont installés en appartement. Lorsque je me trouve en visite chez eux, que c’est la nuit et que je ne dors pas, je me lève et je vais à petits pas dans la cuisine. Dans l’obscurité, guidée seulement par les affichages numériques sur les appareils électro-ménagers, je suis seule dans un bien étrange exil. Je ressens si fort l’absence de ma mère! Je sais qu’elle dort, qu’elle se repose, juste à côté, dans sa chambre. Moi, je veille. Je n’ai pas l’habitude de veiller sur son sommeil. J’ai la gorge nouée comme dans mon rêve.

 

RAYMONDE APRIL, MONTRÉAL, CANADA