April, Raymonde. — «L’eau renversée». — Carte grise à Raymonde April. — Montréal : Dazibao, 2002. — Also in English : «Subverted Water», pp. 50-65 — P. 5-482000

Tu marches droit devant toi sur le sentier sinueux. Dans ta vie, tu n’as jamais eu de but précis, les objectifs que tu t’étais fixés se sont modifiés avec le temps, ils n’ont cessé de changer et finalement tu n’en as jamais eu. Si on y réfléchit, le but ultime de la vie humaine est sans importance, il est comme un essaim d’abeilles.Le laisser provoque des regrets, mais le prendre entraîne le plus grand désordre chez les insectes, mieux vaut l’abandonner là où il est et l’observer sans y toucher. À cette pensée, tu te sens plus léger, peu importe où tu vas, à la seule condition que le paysage soit beau.
Gao Xingjian, La Montagne de l’âme.

Je suis allée à Saint-Juste-du-Lac pour la première fois en 1972. Je faisais partie d’une équipe de jeunes du cégep de Rivière-du-Loup. Nous nous intéressions aux moulins du patrimoine : moulins à farine, moulins à scie, moulins à carder, moulins activés par les rivières, par la vapeur, ruines de moulins. Nous roulions en camionnette sur les routes cabossées. Nous recueillions les témoignages des curés et des travailleurs retraités et faisions des diapositives. C’était extraordinaire et terrifiant de parcourir l’arrière-pays. Je ne faisais pas de photos dans ce temps-là, mais beaucoup de films dans ma tête.
Ces villages du Témis (on disait : sur le Témis) qui se retrouvaient du mauvais bord de la carte routière étaient sans doute aussi du mauvais bord politique et le gouvernement voulait les fermer. La région était en état de survie depuis les années trente, surtout exploitée par les compagnies forestières. Fermer les bureaux de poste, couper l’électricité, décourager les habitants et les pousser vers Trois-Pistoles, Dégelis et Cabano (là où se regroupaient les services), tel était le plan directeur des fonctionnaires de l’époque. J’habitais à Rivière-du-Loup. Le mot Témiscouata dans la maison de mes parents évoquait la misère, les bottes de caoutchouc, les camions de bois, les flasques de gin De Kuyper et les cabanes en bardeaux d’asphalte. Au bord du fleuve Saint-Laurent, cela va sans dire, on s’est toujours crus meilleurs que les autres.
De Notre-Dame-du-Lac, un petit traversier qui avait l’air d’une plate-forme permettait de joindre Saint-Juste sur la rive opposée du lac Témiscouata et de continuer ensuite vers Saint-Émile-d’Auclair, Lejeune et la région de Squatec. Nous avions traversé par une belle journée ensoleillée. De l’autre côté, une fois passée l’église en bois blanc, il n’y avait aucune route asphaltée. Des maisons simples jetées çà et là, et qu’on voyait de très loin, indiquaient la direction du prochain village. Nous avions photographié un moulin à scie à Saint-Juste, mais lequel était-ce donc ? Pourquoi donc étions-nous si intimidés par les gens affables auxquels nous tentions de soutirer quelque information ou quelque anecdote ? Nous pensions-nous si différents ? Nous sentions-nous si dépaysés ?

Sans que nous le sachions, il y avait déjà des communautés utopiques, des écologistes, des hippies et des ermites qui avaient pris le bord du bois à Saint-Juste, à Auclair et à Lejeune. L’Opération Dignité se préparait pour faire face aux plans bureaucratiques : elle se déroulerait pendant plusieurs années et s’étendrait jusqu’en Gaspésie. On regagnerait le droit à sa terre, à sa forêt et à son travail, mais pour combien de temps ? Le territoire délimité par les trois villages s’appellerait dorénavant le J.A.L.
Et je suis partie étudier à l’université, puis vivre à Montréal.
Au Québec, l’esprit d’entreprise de colonisation, “ faire de la terre ” aux dépens des bois et de la “ sauvagerie ”, a perduré jusqu’au premier tiers du XXe siècle. Les plateaux du Témiscouata, en ce qui devint Saint-Juste, Auclair, Le Jeune et Lots-Renversés, accueillirent ainsi, au début des années trente, des vagues de colons dont le comportement s’est inscrit dans une longue continuité :
Il importait que la demeure du colon fût construite avant qu’il eût la permission de faire venir sa famille. Un salaire de deux dollars par jour était payé pour la construction de maisonnettes, comme pour les travaux des chemins (...). Des cuisiniers-colons et des marmitons présidaient à la préparation des repas. Des camps-dortoirs séparés des campements réfectoires servaient de refuges de nuit. Sitôt qu’un colon, aidé de ses coéquipiers et rémunéré comme eux, avait pu rendre son home habitable, il recevait une autorisation du missionnaire et il s’empressait de faire venir sa famille et son ménage dont le transport était entièrement défrayé.
Normand Cazelais, citant Genèse d’une colonie québécoise 1931-1935 de Léo-Pierre Bernier, dans Ma cabane au Québec.


J’ai rencontré Patrick Coutu à l’UQÀM en 1995. Il connaissait déjà Serge Murphy et Charles Guilbert, et il avait comme moi figuré dans Rien ne t’aura mon cœur. Il assistait Serge Murphy dans la fabrication de ses sculptures, ce qui n’est pas une mince affaire. Serge m’avait parlé de Patrick et de ses racines au Témiscouata. La mère de Patrick Coutu est une Pettigrew de Saint-Juste. Sa mère à elle s’appelait O’Leary. Des descendantes des colons irlandais, écossais, de la crise ? Patrick m’avait montré ses photos : des paysages, des tableaux et des portraits, des scènes de mémoire, des études de sculpteur, des constructions vernaculaires à partir desquelles il extrapolait des histoires compliquées. Il avait juste vingt ans. Il avait passé tous ses étés à Saint-Juste dans un chalet construit au bord du lac par son père, tout près de la ferme Pettigrew. Je cherchais un endroit où je pourrais aller tranquillement mettre en ordre mes piles de photos, allant vers ce qui deviendrait mon film Tout embrasser. Le souvenir de la plate-forme traversant le lac immense ne m’avait jamais quittée, ni la vision des chemins de terre se dressant à la verticale devant nos yeux. J’ai pu louer le chalet des parents de Patrick pour deux semaines et j’y suis arrivée un dimanche de juillet 1997. J’y suis retournée quatre années de suite, et des amis sont venus me voir, qui pour la plupart n’étaient jamais, de leur vie, venus au Témiscouata.
La route est longue de Montréal à Saint-Juste. Il faut d’abord se rendre jusqu’à Rivière-du-Loup par l’autoroute 20. Puis quitter le bord du fleuve, descendre plein sud par la route 185 jusqu’à Notre-Dame-du-Lac ; prendre le traversier, s’appuyer au garde-fou pour sentir la traversée ; puis sur l’autre rive, monter la grande côte et, après avoir passé la route du Chômage, continuer tout droit et dépasser le camping au lieu de monter vers le village. En face d’une ferme en tôle grise, prendre une entrée en contrebas, descendre vers le chalet, laisser la voiture devant, puis descendre les marches de bois, descendre encore des marches de pierre, puis d’autres en bois, se retrouver devant le lac. Entrer dans le lac.
On voit en face, vers Cabano, les usines Cascades émettre trois colonnes de fumée identiques. Un martin-pêcheur passe, un huard fait son cri. Des bateaux à moteur circulent au loin, certains portent des toitures profilées qui les font ressembler à des barques pharaoniques. Le vent se lève. Il n’y a pas de mouches ni de moustiques. Allons sortir les valises de l’auto.
La vérité n’existe que dans l’expérience et encore seulement dans l’expérience de chacun, et même dans ce cas, dès qu’elle est rapportée, elle devient histoire. Il est impossible de démontrer la vérité des faits et il ne faut pas le faire. Laissons les habiles dialecticiens débattre sur la vérité de la vie. Ce qui est important, c’est la vie elle-même. Ce qui est réel, c’est que je suis assis à côté de ce feu, dans cette pièce noircie par la fumée de l’huile, que je vois ces flammes dansant dans ses yeux, ce qui est vrai, c’est moi-même, c’est la sensation fugitive que je viens d’éprouver, impossible à transmettre à autrui. Dehors, le brouillard est tombé, les montagnes sombres se sont estompées, le son de la rivière rapide résonne en toi et ça suffit.
Gao Xingjian, La Montagne de l’âme.

Le corégones est un poisson caractéristique du lac Témiscouata. On l’appelle aussi le pointu, à cause de son museau. Cette espèce remonte les rivières affluentes en octobre et une pêche nocturne est organisée, précédée de repas communautaires, d’activités de toutes sortes et d’un défilé sur le chemin principal : c’est le Festival du pointu de Saint-Juste-du-Lac.
Pendant la belle saison, c’est au traversier Le Corégone d’effectuer le trajet entre Notre-Dame-du-Lac et Saint-Juste-du-Lac. Cette entreprise évite aux voyageurs un détour d’une quarantaine de kilomètres. Toujours menacé de disparaître à cause de son peu de rentabilité, Le Corégone, symbole d’enracinement pour la population du J.A.L., revient néanmoins à chaque année, opéré par les quatre mêmes employés qu’on a plaisir à revoir. Sur le pont du Corégone se croisent les cultivateurs, les estivants, les camionnettes des courriers, les anciens hippies dans leurs camions. Le voyage ne dure que quinze minutes et jamais on ne perd de vue les points de départ et d’arrivée. Mais le contraste entre les deux rives est frappant. La route qui mène à Saint-Juste est abrupte et pique tout de suite vers les terres.
Durant l’hiver, pour éviter le détour, les habitants traversent en auto et en camion sur le lac gelé. Mais le trajet donne des sueurs froides et plus d’un conducteur est tenté d’aller vite, plus vite encore, et parfois ça craque méchamment. Le lac est profond et les courants sous-marins, très puissants. Les camions qui s’engloutissent, comme les noyés, ne réapparaissent jamais. Du moins c’est ce qu’on entend dire, accoudé au bastingage du Corégone voguant vers Saint-Juste.
Le plan d’immanence est comme une coupe du chaos, et agit comme un crible. Ce qui caractérise le chaos, en effet, c’est moins l’absence de déterminations que la vitesse infinie à laquelle elles s’ébauchent et s’évanouissent : ce n’est pas un mouvement de l’une à l’autre, mais au contraire l’impossibilité d’un rapport entre deux déterminations, puisque l’une n’apparaît pas sans que l’autre ait déjà disparu, et que l’une apparaît comme évanouissante quand l’autre disparaît comme ébauche. Le chaos n’est pas un état inerte ou stationnaire, ce n’est pas un mélange au hasard. Le chaos chaotise, et défait dans l’infini toute consistance. Le problème de la philosophie est d’acquérir une consistance, sans perdre l’infini dans lequel la pensée plonge (le chaos à cet égard a une existence mentale autant que physique). Donner consistance sans rien perdre de l’infini (...).
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?


Quand j’étais petite, je croyais que c’était l’Eau Renversée. Mais ce carrefour s’appelle en réalité Lots-Renversés, ainsi nommé parce que les lotissements de terre pour la colonisation y ont été délimités de façon perpendiculaire à ceux de Saint-Juste. Lots-Renversés fait partie de Saint-Juste, dont on évalue la population à 677 habitants en tout. Où que l’on veuille aller à partir de Saint-Juste — vers Auclair et Squatec, vers Trois-Pistoles et Rimouski, ou vers Dégelis et Edmundston —, on doit passer par Lots-Renversés, les Lots. Chaque fois que j’y passe, et même chaque fois qu’à Montréal je tente de raconter l’expérience d’y passer, ma gorge se serre et j’ai du mal à contenir mon émotion.
Cela commence par un trajet en montagnes russes, une superposition de grandes côtes toutes droites qui se dressent l’une après l’autre. Du haut de la première côte, on voit la deuxième grande côte avec ses cinq maisons blanches, puis la troisième côte se dresse à son tour et révèle petit à petit au loin un horizon coincé dans une trouée de falaise tranchée à la dynamite. Et soudain ça se corse. En passant le portail sculpté à la dynamite, on découvre tout à coup, sur la gauche vers l’avant, un gigantesque moulin à scie entouré d’étangs et, vers la droite, ce qui pourrait ressembler à un village en même temps que, très vite, on pressent plus qu’on ne perçoit un élargissement soudain des espaces en contrebas de la route, comme si on était tout à coup suspendu dans le vide. En bas, un espace immense et désordonné s’étale de chaque côté, jonché de piles de bois coupé allant dans tous les sens comme des serpents gigantesques. On ne peut ralentir sa course et on ne peut arrêter au beau milieu. On n’arrive pas à regarder à la fois vers l’avant et vers les deux côtés et c’est pourtant ce qu’il faudrait faire. On doit continuer jusqu’en bas, jusqu’à la croisée des chemins, jusqu’au stop, et puis prendre à droite ou à gauche, vers Dégelis (le lac) ou Auclair (la forêt).
Pour tenter de comprendre, on peut se retourner vers la trouée, on peut refaire le chemin en sens inverse, mais ce qui se passe ainsi, on ne peut le saisir vraiment à rebours. J’ai tenté plusieurs fois de photographier ça, mais c’est irreprésentable. J’obtiens des variations sur la couleur du ciel, la position du soleil et la circulation des camions et des tracteurs. J’ai filmé la descente à plusieurs reprises, mais la béance soudaine du plan qui suit la traversée des portes rocheuses résiste aux mouvements de caméra. Le ralenti n’est d’aucune utilité. Il est trop tard : le présent est passé.
Certaines images creusent dans notre tête un petit trou. — Je me demande quelquefois s’il est vraiment possible de représenter la vie, les jours, les bibelots et les animaux. Quand j’observe bien les autres, ceux qui prennent un café en lisant le journal, ou ceux qui s’achètent un manteau d’hiver au mois de mars, je me dis que cela mérite réflexion. J’ai parfois l’impression d’être le pivot d’un carrousel fragile qui tourne au ralenti. Étourdi par ce lancinant ballet, et dérivant vers un autre moi-même, je cherche à fixer ces images, les accumulant, les superposant en transparence, sans priorité, dans un désordre heureux.
Serge Murphy, Carrousels.

Serge Murphy et Charles Guilbert sont venus plusieurs fois à Saint-Juste.
À chaque fois ils mettent tout à l’envers. Ils laissent traîner leurs serviettes mouillées partout. En fait, ils les laissent là où elles tombent. Ils s’installent sur la grande table de la cuisine pour faire des aquarelles. Leur chienne Castor va repêcher les roches qu’on lui lance dans le lac et houspille Ti-Mousse, le vieux chien presque paralysé de monsieur Pettigrew. Le soir, alors qu’on commence juste à se sentir guillerets, ils décident tout d’un coup qu’ils ont sommeil et ne veulent plus boire ni veiller. Je reste seule dans ma petite chambre et j’écoute avec effroi clapoter le lac, comme si des ossements de noyés s’entrechoquaient dans l’eau sous ma fenêtre.
Serge et Charles, accompagnés d’Adrienne, ont souvent connu des semaines pluvieuses, comme si l’été nous en voulait. Adrienne grandit et ses intérêts évoluent rapidement, des araignées de couleur aux chaussures trop grandes, des vélos rouges aux petits camarades. Au fil des longues journées humides, Serge et Charles ont tourné plusieurs scènes qui devaient s’inscrire dans une nouvelle vidéo, se servant de tout ce qui leur tombait sous la main, et mettant à contribution Adrienne dans des rôles muets ou parlants. Ce don qu’ils ont d’aimer et de chambarder en même temps, de célébrer le cliché et de ridiculiser le sublime (ou vice-versa), ils en font un mode de vie. Continuellement aux aguets, ils sont impitoyables envers les actes manqués, les hésitations et les émotions croches. L’absurde et l’emphase vont main dans la main, les détails sont laissés à l’improvisation, et des moments d’une grâce inouïe nous comblent sans cesse de joie. Dans les chutes et les retailles des plans inutilisés que je me suis appropriées, le paysage de Saint-Juste se retrouve en caméo, comme une toile de fond bizarre, ni sujet ni vraiment décor, comme une sorte de donnée objective et thématique qu’on veut oublier pour pouvoir décoller. Le rouet sorti dans le champ, un bateau au bout d’un bâton, deux grille-pain jumeaux, voilà du Murphy tout craché. Le champ, le lac, le chalet reviennent d’un coup tout entiers dans leurs parcelles.
Il n’y a pas de marées sur le lac. Il y a de grosses vagues parfois, presque aussi grosses que celles du fleuve. Charles Guilbert filme la pluie, les gouttières, le vent et les vagues pour son travail sur les larmes. Il commence le tournage d’un documentaire sur Le Corégone et se rend assidûment interviewer les timides hommes d’équipage ; Adrienne et lui se lient d’amitié avec un jeune papa ébéniste, sa femme cambodgienne et leurs enfants. Serge préfère lire les mémoires de Renaud Camus en quatorze (?) tomes dans sa chaise longue. On n’a réussi à souper dehors qu’une seule fois l’été dernier, soit à cause des chauves-souris, du grand vent, du froid, de la pluie, des effluves agricoles ou que sais-je encore.
Unies pour le meilleur et pour le pire, elles ne dédaignent rien. Leurs belles mains se disjoignent pour les travaux du ménage, répandent les substances potagères, vernissent les meubles, lustrent chaque merveille de leur univers béni et borné :
Lever à six heures. Ma Bien-Aimée et moi allâmes au jardin. Semé trois sortes de graines de concombres. Huilé la table du parloir, à l’aide du “ Spinhamland ” que nous avons reçu. Dîné dans la cuisine pour laisser sécher la table huilée. Très confortablement dîné d’agneau et de mouton froid. Trouvé Margaret (la vache) à la barrière, attendant d’entrer : nous lui avons ouvert la porte. Promenade autour de la prairie, retour par le sentier... la campagne est un émerveillement.
Colette, citant le Journal d’Eleanor Butler dans Le Pur et l’impur.


D’habitude c’est dans sa cabane à La Conception que Marie-Christine Simard se retire. Cette cabane est bâtie au beau milieu d’une pinède, et tout près il y a une rivière, la rivière Rouge, dans laquelle on peut se baigner. Il n’y a pas l’électricité dans la cabane. Un jour, Marie-Christine et Christine y construiront un four à pain. Mais rien ne presse. Il y a beaucoup à faire sur le terrain, et puis ici dans les Laurentides, il y a beaucoup de mouches, on n’a pas toujours l’énergie de combattre, même passivement.
Sur le sentier qui longe le lac Témiscouata, les filles avancent appuyées sur leur bâton. Elles ont des caméras vidéo, des appareils photos, un pad à aquarelle, des récipients pour cueillir les petites fraises et elles voient tout. La vie mûrit ici comme un fruit, remplie et délicieuse. C’est toujours une fête et on en cueille les images à mesure, sans que ça diminue le plaisir. Les images de Marie-Christine Simard préexistent à Saint-Juste. Elles les y a trouvées, comme si elles s’y cachaient à tous sauf elle. Elles sont apolliniennes, belles comme l’intelligence, mesurées comme une ode, en équilibre parfait sur l’air. Elles apprivoisent l’espace en se tenant à distance toujours égale, assez près pour discerner l’activité continue des araignées et des fourmis sous l’herbe, assez loin pour qu’on désire y voir de plus près. Les faons et les lièvres viennent se faire photographier par elle.
À Squatec, deux vieilles demoiselles tiennent un magasin de bricoles, de t-shirts de 1966, de billets de loto et d’articles de couture. C’est le 5-10-15, juste en face de l’église et de la coopérative, et pas très loin du plus énorme moulin à scie de Squatec. Elles sont sèches et pointues et s’intéressent beaucoup aux nouvelles visiteuses. Elles croient — font semblant de croire, comme des enquêteuses — que nous sommes trois petites sœurs en promenade.
Marie-Christine Simard est un principe régulateur dans l’existence, et son esprit posé et clairvoyant est adapté à la situation quelle qu’elle soit. Elle prépare peut-être une encyclopédie de la vie et des choses. Qui sait si son ouvrage contiendra quelques images de son passage à Saint-Juste, lorsque Christine et elle faisaient route vers la Nouvelle-Écosse ?
Elle est de service aujourd’hui à Concordia. Elle l’a été toute la semaine en fait, puisque David s’est luxé le poignet et que Jojo est partie au Vermont faire un stage d’impression numérique chez Cone Impressions. Elle répond aux questions des étudiants et leur procure ce dont ils ont besoin pour travailler : des objectifs et des porte-négatifs pour les agrandisseurs, des kits d’éclairage ou des caméras 4 x 5 pour aller faire des prises de vue, et puis elle répond au téléphone, réserve l’équipement, va déprendre les bandes-tests entortillées dans la machine couleur et voit à régler tous les petits problèmes. Les étudiants lui demandent aussi son avis sur leurs images et s’attardent devant la porte pour discuter avec elle de tout et de rien.
Je comprends qu’à ce moment je suis entouré d’un monde de morts et que derrière ce mur en ruine se trouvent mes parents disparus. J’ai envie de retourner parmi eux, m’asseoir à la même table, écouter même les propos les plus futiles, j’ai envie d’entendre leurs voix, de voir leurs regards, de m’asseoir bien sagement avec eux, même si je ne mange pas. Je sais que les repas de l’autre monde ont valeur de symbole, c’est une sorte de cérémonie à laquelle les vivants ne peuvent participer, m’asseoir à leur table me paraît soudain constituer le bonheur parfait. Je m’approche donc d’eux avec précaution, mais dès que j’ai franchi le mur en ruine, ils se lèvent et disparaissent silencieusement derrière un autre mur. J’entends leurs pas feutrés qui s’éloignent, je vois la table vide qu’ils ont laissée. En un instant, la table se couvre de mousse tendre, se fend et s’écroule en un tas de pierres, et dans ses fentes poussent des herbes folles.
Gao Xingjian, La Montagne de l’âme.


Laissée seule, la maison est tranquille au milieu des herbes folles et du vent. Les portes sont cadenassées mais par la fenêtre, on peut voir à l’intérieur.
Il n’y a rien à voir. Tout est blanchi, décapé, gratté jusqu’à l’os. La maison est propre et sèche comme un bois de grève. Il y a une table chromée et cloutée au centre de la cuisine et au dossier de l’unique chaise pend une chemise à carreaux délavée.
Patrick Coutu a acheté la dernière maison sur le rang : la maison de la banque, surnommée ainsi parce que son premier propriétaire avait été incapable de payer ses traites. Recouverte de bardeaux d’asphalte imitant la brique, la maison a un toit disproportionné : celui qui l’a bâtie n’a jamais commencé la grande véranda qui devait en faire le tour. On s’y sent, étrangement, à la fois très loin de tout et exposé à la vue de tous. Bien qu’elle soit à l’écart, on peut voir la maison lorsqu’on arrive sur Le Corégone parce que la montée sur le lac a été entièrement déboisée par le voisin, qui laisse là ses motos marines. Des gens se promènent à pied après le souper et nous regardent d’un air interrogateur, des jeunes passent en véhicules tout-terrain vers les sentiers rocailleux et sinueux qui longent le lac bien après le bout du rang, et ils en reviennent aussi, portés par le grand désœuvrement du dimanche. On est tout de suite repéré et toujours un peu sur ses gardes lorsqu’on vient de la ville.
Comme l’artiste entreprenant un grand projet, Patrick a décidé de remettre l’intérieur de la maison dans son état d’origine. Comme s’il forgeait une nouvelle légende et tendait un micro aux voix éteintes qui ne demandent qu’à se faire entendre. Autrefois, un crucifix noir au-dessus de la porte de la cuisine protégeait la maison contre les fléaux du temps passé : la pauvreté, l’alcoolisme et l’épidémie. Mais les derniers occupants ont transformé la maison en shack familial habillé de carpettes aux couleurs douteuses. Alors, Patrick repeint la cuisine d’un petit bleu turquoise comme chez ses grands-parents. Le hangar se remplit rapidement de fauteuils hétéroclites et de tables de coin, et dans la maison la place est enfin libre. Quand l’ancien propriétaire passe par là en compagnie de ses filles, tous trois visitent la maison de fond en comble. Les filles sont perplexes. Avant de partir, l’une d’elles dit : «C’est bizarre, la maison, on dirait que rénovée, elle a l’air encore plus ancienne qu’avant. »
Dans les photos noir et blanc prises par Patrick au fil des routes et des journées de Saint-Juste, l’image et le sujet correspondent et se confondent. La représentation photographique est quasi transparente. Comme dans les contes (ou les découvertes archéologiques), le temps n’a pas de réelle mesure. L’auteur, retranché derrière la pellicule, capte inlassablement des constructions et des arrangements qu’il n’a peut-être pas connus autrefois, mais qu’il regarde avec d’autant plus d’intensité maintenant, comme pour rattraper le temps perdu.
Ma grand-mère n’est allée qu’une fois au cinéma. Le film racontait l’aventure d’une femme mariée qui s’éprenait d’un jeune berger. Le mari était chauve. Il buvait cognac sur cognac et passait son temps à piquer des colères. Le jeune berger avait de beaux cheveux bouclés. Il savait amuser les enfants avec des objets tout simples : un caillou, une ficelle, un morceau de bois. Ma grand-mère préférait l’amant au mari. Dans ses souliers de cuir, ses orteils se retroussaient. Elle a vite compris que ces histoires-là n’avaient pas de sens.
Charles Guilbert, Les Inquiets.
À chaque séjour à Saint-Juste-du-Lac, je retrouve ce sentiment intense et insoluble de faire face à des tragédies sans nom, dans cette beauté rustique, le long des chemins de terre longeant les lacs et les vallées, à l’horizon des cordes de bois alignées à l’infini. C’est au beau milieu des jours ensoleillés, qui sentent bon le trèfle et la gomme de sapin, que ce sentiment est le plus fort. Conduire dans le paysage m’empêche de m’attarder, et je vais toujours, ne regardant qu’à la dérobée les maisons et les forêts, puis je fais halte, j’échange quelques mots avec l’homme ou la dame de l’épicerie avant de partir, et puis tout est normal.

La beauté squelettique des maisons de colonisation, le va-et-vient des machines forestières, des tracteurs et des camions de bois, le relief ondoyant des nuages d’orage qui viennent de si loin à l’horizon qu’ils n’éclatent jamais à l’endroit où l’on s’y attend, tout cela compose le paysage et le définit. Mais ce qui le hante, ce sont les récits enfouis et secrets. Ces vieux bonhommes qui marchent le long du chemin sous l’averse, ces mères sortant du dépanneur avec leurs trois enfants, les garçons à la pompe à essence s’essuyant les mains à un chiffon noirci, les adolescents réunis en petits groupes à l’arrivée du traversier, les familles entassées sur les hors-bord le dimanche après-midi ou les pères avec leurs fils en chaloupe à rames le soir après souper, vivent une vie pour nous opaque, bien qu’intéressante à tout point de vue.
Tout ce que je ne serai jamais, que je ne voudrai jamais être, qui en quelque sorte m’interroge, me nargue ou se fout de moi tout simplement, est réuni dans ce pays anarchique et aride. Saint-Juste ne se laisse pas connaître ni prendre. D’ailleurs, pourquoi devrait-il en être autrement ? Par un double effet de déplacement, c’est ici que je ressens la déchirure d’être un jour partie de chez les miens, de m’être déracinée, même si ce n’était pas pour aller si loin. Et d’avoir ainsi raté quelque chose. Mais quoi ?
De retour à Montréal, les premiers jours, encore habitués d’être seuls, visibles à distance, et intouchés, on se bute sur les passants du Plateau Mont-Royal, répliques agaçantes de nous-mêmes. Notre temps se remet en marche.
BIBLIOGRAPHIE
Cazelais, Normand, Ma cabane au Québec, éditions du Trécarré, 1996.
Colette, Le Pur et l’impur, Hachette, Le Livre de Poche, 1971.
Deleuze, Gilles et Guattari, Félix, Qu’est-ce que la philosophie ?, Éditions de Minuit, 1991.
Guilbert, Charles, Les Inquiets, Les Herbes Rouges, 1993.
Murphy, Serge, Carrousels, feuillet d’exposition, B-312, 2002.
Xingjian, Gao, La Montagne de l’âme, Éditions de l’Aube, 1999.