April, Raymonde. — «J’aurais dû naître à Rivière-du-Loup».— Texte inédit.
TEXTE INCLUS AU DOSSIER DE CANDIDATURE DU PRIX PAUL-ÉMILE BORDUAS - AVRIL 2003
J’aurais dû naître à Rivière-du-Loup. C’est là que mes parents ont toujours vécu. Mais le sort a voulu que les ateliers de réparation des trains du Canadien National, où mon père travaillait, quittent la région et soient relocalisés à Moncton, et il a suivi, bientôt rejoint par ma mère, alors enceinte de moi. C’est à Moncton que je suis née. Six mois après ma naissance, souffrant du mal du pays, mes parents étaient revenus définitivement à Rivière-du-Loup, et mon père s’était engagé dans la police.
J’ai grandi dans une grande maison de brique tout près de l’église de Saint-Ludger. J’étais une enfant sérieuse et tranquille. J’aimais lire, observer et rêvasser. J’étais une artiste, mais ce n’était pas encore un métier, plutôt un pressentiment. Ce n’est qu’une fois partie de la maison, avec des nouveaux amis à Québec dans le Quartier Latin, que j’ai commencé à raconter, à décrire et à inventer. J’ai adopté la photographie comme langage, parce qu’elle était légère, d’opération simple, mon prolongement naturel. Et puis, le terrain que je choisissais ainsi n’était réclamé par personne à l’époque, et n’était pas vraiment connu de mes professeurs de l’Université Laval. J’y étais libre, sans maître ni culture, dans un espace pour moi toute seule.
J’ai acheté mon premier appareil photo en 1973. Un Canon FTb avec un boitier noir. Je me suis photographiée, j’ai saisi mes amis, ma famille, les lieux où je passais. On m’a toujours laissée faire avec bonne grâce, en sachant sans doute que c’est une façon d’aimer. Mes images remuent dans leur cadrage et flottent au-devant de leur surface texturée, au-delà de leur sujet, pour venir accrocher ceux qui les regardent. Mes photos représentent de très petits moments mais lorsqu’elles s’additionnent elles tissent un ruban sans fin. Elles me regardent et m’interrogent. Avec le temps, un récit s’efface et un autre se forme devant mes yeux : sans trop y penser, j’ai saisi le passage du Temps sur les lieux et les visages et j’ai recensé une sorte d’Histoire.
Je m'adresse à l'intuition des spectateurs, à leur intimité et à leur imagination. Les raisons qui me font associer les images entre elles relèvent de l'expérience artistique, du non-dit ; mes choix formels sont intuitifs; lorsque je groupe les images, cela s’apparente à l’écriture. Je travaille l’espace entre les images autant que les images elles-mêmes. Je ne me suis jamais définie comme une photographe documentaire, car je m’intéresse tout autant aux fictions contenues dans les images qu’à la réalité qui leur donne naissance; cependant je reconnais à mes images un côté descriptif qui fait d’elles des reflets indéniables de leur espace-temps géographique et culturel. Je suis heureuse que mon travail soit ainsi situé, inscrit même, dans la société québécoise dont il est issu; qu’il l’exprime et la représente.
Mes parents ont vendu la maison en 1993. Ça fait maintenant un an et demi que mon père nous a quittés. Je me remémore tous mes départs de Rivière-du-Loup. Prendre la route 20 et dépasser les Pèlerins, le coeur muet d’une plainte sans objet, étale et neigeuse. Partir pour aller étudier, partir pour aller faire son travail, faire sa vie, s’établir dans la grande ville, aimer là-bas, avoir de la peine là-bas, entreprendre ses chantiers, aller à ses rendez-vous, ramasser ses morceaux, prendre l’avion pour d’autres pays. Quand j’y reviens, quelquefois, par une belle nuit d’été, je rêve que je redeviens le petit être docile que sa grand-mère prenait par la main pour l’emmener à l’école.