April, Raymonde. — «Des photos sans fond». — La photographie et l’art contemporain : actes du colloque — Montréal : Esse, 1988. — (Hors‑série ; N° 2). — Actes d'un colloque présenté à l’Université du Québec à Montréal, le 4 avril 1987. — P. 28‑33
RAYMONDE APRIL
1. Photographe
Je suis photographe. Je fais des photos depuis 1972.
Au Cégep en arts plastiques à Rivière‑du‑Loup, notre professeur était sculpteur sur bois. J’aimais plus que tout tourner des films super 8 avec mes amis, dans le bois ou au bout du quai, et nous étions les acteurs. Dans les années 70 à Québec, j’ai reçu une formation universitaire d’artiste visuelle dans les derniers feux du hard‑edge. Photographier m’excitait plus que concevoir des toiles au masking tape et un beau jour, soutenue par un prof indépendant qui venait de Montréal, j’ai fait rentrer la photo dans l’art. J’ai connu Robert Frank et Duane Michals dans les magazines. Je trouve bouleversant le soleil d’après‑midi sur les pinceaux au repos, dans l’atelier, chez mon ami peintre.
J’enseigne la photo dans une école d’art. C’est très vaste la photo d’art. Le médium a ses romanciers et ses philosophes, le zone system et la post‑modernité, la question du documentaire jamais réglée, des conceptuels et des jouisseurs, et de bons préjugés ici et là. Il y a de la place pour tous, nous sommes tous des artistes, à l’école. Je constate que la fiction photographique, l’autoportrait, la mise en scène et le flou artistique sont des pratiques vieilles comme la photographie et je suis bien. En classe nous faisons des pique-niques pendant lesquels, assis dans un cercle de boîtes de papier Agfa, nous parlons pendant des heures d’intention, de cohérence, d’honnêteté et de désir.
Photographier c’est vouloir prendre quelqu’un avec ses yeux. C’est voir avec un appareil sur un oeil, une sorte de kaléidoscope plein de poussière, pendant que l’autre oeil est fermé sur l’abîme incandescent. Je travaille toujours au 35 mm, près du visage. C’est un télescope, un microscope, un trou de serrure, une clôture, un seuil de porte, une route, un pont‑tunnel: ça dépend de l’objectif utilisé. Une caméra serait comme un visage dont la bouche s’avance pour embrasser, alors que le nez essaie de bien voir. Il faut tenir la caméra et bien faire les opérations, ne rien oublier, se contrôler et vivre le moment, rester là, présente à tout, ne jamais quitter trop longtemps. En plus, comme au cours d’anti‑gymnastique, il est essentiel de respirer.
Parlons un peu de style. J’aime la perspective, l’espace vampire, et je ne comprends jamais quand on me parle d’aplatissement de la perspective dans mes photos. Je superpose des couches d’air et de représentation, je perce tout ça de fenêtres et de cadres. Je ne peux résister à l’appel d’une silhouette ou d’une nappe d’eau. Je préfère la tension entre le flou et le net à tout l’un ou tout l’autre. Je me projette dans le cosmos des objets paralysés par la lumière en lame de couteau, je suis sensible à la distorsion des visages en gros plan. Je cherche à me mouvoir avec grâce avec ma fenêtre noire sur la diagonale jubilante du monde.
2. Sa propre image
Je travaille toujours avec ma propre image, me photographiant moi‑même, seule, et puis je photographie tout, tout ce qui a un sens, tout ce qui arrive...
Pour me photographier moi‑même, seule, je travaille avec un trépied et une minuterie. Je traverse un grand couloir noir en courant, toutes portes et fenêtres fermées. J’espère me rappeler rendue là‑bas du geste qu’il faut faire. C’est toujours après le déclic que je trouve le meilleur geste. Mais il faut retourner là‑bas pour armer l’appareil. Tout recommencer. Si quelqu’un venait? Toujours se cacher la face avec les mains, cacher cette expression anxieuse devant l’objectif que j’ai souvent vue chez ceux qui se photographient, hommes ou femmes, nus ou habillés, de près ou de loin. S’il n’y a personne à regarder, doit‑on fixer un point sur le mur d’en face? Il n’y avait personne à photographier: est‑ce comme ça que ça a commencé? Et puis il est question de cadeau, d’un beau cadeau qu’on accepte, d’une surprise qu’on espère. Il y a toutes sortes de gestes qu’on peut faire. Par exemple: se précipiter par terre, vouloir rentrer dans le mur, jouer aux oiseaux d’Hitchcock ou regarder la terre du haut d’un iceberg. Et aussi, ah! mettre de la musique et aller sur le balcon en pyjama.
On peut aussi se photographier à bout portant, à bout de bras sur la rue, faire ce que Serge Bérard appelle un “autoportrait héroïque”1. Voici comment ça se passe: par un bel après‑midi de septembre, toute héroïque que je sois, je me cache derrière les arbres du parc Jeanne‑Mance et je respire mal. Un jeune homme vient me proposer de prendre la photo pour moi. Il veut sincèrement m’aider. Je dis: “Non merci, c’est pour un projet.” Je veux mourir.
3. Les deux côtés
On dit “une photo de moi” ou “une de mes photos”. “Je te donne une photo de moi pour que tu la mettes dans ton porte‑feuille”, ou “Quelqu’un veut acheter une de mes photos”. Il y a deux côtés au mot “photo”, c’est la même chose qu’avec les portes et les baisers. Il faudrait être deux, ou des deux côtés à la fois. Mais si on est deux ça ne règle rien parce qu’il y en a toujours un des deux qui est traité en objet.
Je demande à des amis de poser et certains d’entre eux posent avec une telle grâce, une si belle retenue! Ce sont toujours les mêmes. D’autres veulent se battre, me battre, c’est souvent les mêmes. Ils s’approprient l’image en étant là très très fort, les plus forts. Certains de mes amis prennent des photos de moi que je récupère et signe. Parfois je dois leur demander de l’aide: “Pourrais-tu me prendre en photo, là, sous la télévision, en cadrant comme ça?” D’autres fois, sans doute que je ressemble tellement à l’une de mes photos qu’on me dit gentiment: “Reste là, bouge pas, c’est moi qui décide, tu vas voir, tu vas être contente.” D’autres fois on joue à changer de place de chaque côté de l’objectif. Je te prends... Tu me prends... De l’autre côté des baisers, ça veut dire tout ça.
4. Les parades
Je veux travailler l’espace entre les photos. Je veux faire des liens. Partir du désordre du monde, cadrer çà et là des images, accumuler le plus de sens possible et les mettre en rapport. Je fais des énumérations et je soustrais ensuite parce que j’aime les ellipses.
Je fais des parades d’images semblables et dissemblables. Les spectateurs se massent le long des rues et la parade suit le tracé convenu en une belle ligne droite. Chaque spectateur voit et entend plusieurs choses en même temps. Les xylophones s’éloignent dans l’oreille gauche, les trompettes s’annoncent dans l’oreille droite, pendant que devant passe un char allégorique sur lequel on illustre la fabrication du sirop d’érable... Toi et moi, à six rues de distance l’un de l’autre, ne verrons pas le même sourire de la Reine du Carnaval.
Un rouleau de film est une parade figée où se téléscopent encore différents bolides. Cela fait un fantastique brassage lorsqu’on superpose cinq ou six parades.
J’assemble parfois mes séquences, suites ou séries selon un rythme ou une symétrie: deux photos, un texte, deux photos, un texte, ou encore: un portrait, un paysage flou, un portrait, etc., pour camper le poétique dans une forme. D’autres fois j’écris réellement des phrases d’images dans lesquelles j’organise la syntaxe à ma guise. Cela commence toujours pareil: après avoir longtemps feuilleté et effeuillé des piles de petites épreuves, j’en étale sur le tapis puis j’en punaise au mur. C’est une danse: essaie ça, avance, recule, plisse les yeux, change celle‑là de place, fouille dans la pile, laisse tout là, réponds au téléphone. Jette un oeil de temps en temps. Ça se place, se sature, se cristallise. Les liens irréfutables qu’on n’avait pas bien vus apparaissent et on jouit de tous les autres possibles. C’est encore meilleur que de prendre les photos. Avec l’ami artiste qui est là un jour, on formule l’intention juste pressentie dans un langage sur‑codé et simpliste: “Ça, ça parle de temps. Ça, ça parle de toi avec les autres. Ça, ça fait comme des grands tableaux. Ça, ça marche...”
5. Comme une chanson
Je suis photographe, je ne trouve pas que la photo noir et blanc est si fondamentalement déficiente, je n’entretiens pas de complexe de n’être pas écrivain, peintre ou cinéaste. Ce qui me fait mêler les images, ce qui me fait écrire des mots, des histoires et des chansons, ce qui me fait pousser à agrandir les images si grandes que j’ai juste assez de mes bras étendus pour les épingler au mur, ce n’est pas la frustration. C’est pour répondre, c’est pour aimer, c’est pour faire résonner au maximum, reconnaître la télépathie des images. Discuter passionnément avec quelqu’un qu’on aime. Souffler dans les branches pour que les arbres eux‑mêmes se touchent.
“Est‑ce que vous aimeriez que votre travail soit perçu comme une chanson, justement au sens où, dans une chanson, en deux minutes deux minutes trente, on a souvent l’essentiel d’un propos, comme un poème, par exemple. Avec votre travail, avec une série de photographies, c’est comme une phrase qu’on voit sur le mur, comme chez René, chez René Blouin, Les Chansons formidables. Chaque photo pourrait être un paragraphe ou une strophe. Et dans une ligne on a l’essentiel de ce que vous voulez dire. Parce que tantôt, vous parliez du quotidien, de l’anecdotique, de l’autobiographique ou du biographique. On le retrouve dans vos photographies, c’est vous qu’on voit, des fois c’est vos amis, des parents, des lieux très concrets, très reconnaissables...”2
1. Serge Bérard, "Raymonde April autour du portrait’, Parachute 43, Montréal, 1986.
2. Propos de Rober Racine lors d’une entrevue à l’émission “Présence de l’art”, CBF‑FM, Radio‑Canada, 10 mars 1987).