April, Raymonde. — «De l’ull a l’aigua». — Raymonde April. — Barcelona : Fundació La Caixa, 1992. — Repris partiellement, en français dans Plaques sensibles 2 : bilan de la saison photographique 1991‑1992, sous la direction de Sylvain Campeau, Montréal : Les Herbes rouges, 1993, numéro 202 de la revue Les Herbes rouges, sous «Portofoglio», [p. 141]. — N. p

 

 

 

DE L’OEIL A L’EAU

 

Il fait très froid aujourd’hui. Presque -20° C. en plein midi. Par la fenêtre de mon atelier, je regarde les gens dans la rue. Emmitouflés et raides, chaussés de grosses bottes, ils se hâtent en dérapant sur le trottoir enneigé. Certains se cachent le visage ou les oreilles avec leurs mains. Je n’ai pas l’intention de sortir. De l’intérieur, la journée est belle. Les fumées des cheminées s’élèvent toutes blanches dans le soleil.

 

J’ai appris la photographie presque toute seule. Au début, son unique fonction était de documenter ma timidité et mes premiers excès. Un jour je me suis enfermée pour prendre mes premiers autoportraits. C’était en hiver. Je me suis photographiée dans le désordre de ma chambre avec la minuterie et le trépied. Ce n’était pas vraiment moi que je cherchais à montrer — je n’avais personne d’autre sous la main — mais la projection d’une existence fragmentée et fictive qui résulterait de la conjonction de plusieurs éléments du hasard : les traits de mon visage excité par la course, les tas d’objets quotidiens du décor, le vase clos de la chambre devenue théâtre, la performance aveugle de l’appareil-photo, les ombres portées par mes gestes.

 

Je me suis ensuite enfermée dans ma chambre noire pour prendre d’autres autoportraits et pour construire avec des bouts de papier des paysages de montagnes et de lacs sur ma table de travail. Les soirs d’automne je rêvais en contemplant les feux jaunes des fenêtres des immeubles voisins et je feuilletais des vieux livres d’art. Je cherchais le Temps et l’Espace, je cherchais à les insuffler dans des images aussi simples que possible. Un soir, j’ai vu une voiture couverte de neige sous ma fenêtre et cela ressemblait à une de mes photos fabriquées. J’ai découvert que je n’avais pas besoin de beaucoup de mise en scène pour trouver autour de moi tout ce qu’il me fallait. J’ai commencé à me tenir prête.

 

Des centaines d’images se sont ainsi retrouvées sur les planches-contacts, alignées à la suite l’une de l’autre selon une étrange syntaxe qui faisait sursauter l’Espace-Temps. Quelques images étaient intéressantes en elles-mêmes mais elles résonnaient encore mieux avec d’autres. J’ai travaillé sur des phrases photographiques. Je digérais lentement mon désordre. Je procédais par élimination et par assemblage avec une méthode d’écriture entièrement intuitive que je pouvais seule comprendre et arrêter. Puis, pendant des jours je laissais les mélanges d’images tenir une place sur le mur. Si mon intérêt ne s’émoussait pas de lui-même à les revoir sans cesse exposés, c’était qu’il y avait “quelque chose”. Je trouvais un titre pour nommer ce quelque chose.

 

Je prends des photos dans la vie de tous les jours mais je n’en prends pas tous les jours. Je photographie pendant le printemps et l’été, ma vie, mes amis, mes parents, les paysages et les objets que je connais, les voyages aussi. Je veux travailler sur la plus petite distance qui soit entre la vie et l’art, entre l’eau et l’oeil. Il faut que mes images soient reconnaissables dans leur banalité spécifique, mais résolues et denses comme des objets artistiques.

 

C’est moi qui suis mobile quand je prends des photos. Je me déplace à l’orée de l’image jusqu’à ce que je puisse bien la voir. C’est une affaire de rayons et de reflets. De l’oeil à l’eau. J’aime un paysage lorsqu’une mince figure me fait recalculer à l’infini sa vastitude. J’aime les portraits non avoués et je personnifie les objets et les arbres. Je pratique la découpe, la silhouette, les perversions d’échelle et le flou.

 

J’aime les héros narratifs, j’aime les conteurs. j’aime les entendre transformer leur vie en la racontant. Ils disposent de toute une grammaire personnelle et d’étranges superstitions régissent leurs récits. J’ai voulu pendant longtemps que mon travail photographique soit aussi direct, aussi accessible, aussi fou que leur discours. Maintenant je m’attache de plus en plus à des visions muettes et rares. Je suis tentée d’éliminer toutes les liaisons pour ne conserver que des images autonomes. Je crois que les images gardent en elles, autour d’elles, la trace des circonstances qui ont entouré leur prise : les voix, les odeurs, le vent, et qu’il faut préserver l’espace entre les images autant que les images elles-mêmes. De la narration, j’irais vers la description ...

 

Je suis partie pour Paris en 1988. Pendant un an, je me suis volontairement tenue à distance de tout mon répertoire de personnages et de lieux chéris. J’ai séjourné dans l’Histoire et la Tradition, sans doute pour comprendre ma propre culture française nord-américaine, mais aussi pour m’approprier de façon quotidienne des représentations légendaires héritées de mon enfance à travers la chansonnette et les films noirs qu’affectionnaient mes parents. C’est à Paris que j’ai commencé à distendre mes phrases photographiques jusqu’à ne conserver que quelques images des séries antérieures. J’ai bien examiné ces images seules à la lumière du temps présent. Les nouvelles images parisiennes avaient le grain de la pierre, alors que les québécoises sentaient le bois. Les liens entre elles ne pouvaient qu’être ténus. Au retour, j’ai refait des images de bois qui pourraient vivre près des images de pierre. J’ai finalement accepté la force de l’image unique et sa perpétuelle recontextualisation, moi qui de toute façon avais provoqué l’éclatement géographique et temporel dans ma vie même.

 

Je groupe des images seules. Le hasard et les accidents de toutes sortes peuvent provoquer des coups de foudre entre des êtres tout-à-fait uniques et dissemblables. Moi, je rapproche des images par leurs différences et les additionne pour qu’elles produisent une somme, un total de sens plutôt qu’une histoire. Je travaille la forme (dimensions, support, couleur, bordures) pour qu’elles demeurent singulières tout en s’équilibrant les unes les autres. Elles s’appellent en silence. Parfois, je crains que l’espace blanc et vaste qui les sépare et recueille leurs vibrations ne se mette à se creuser, à s’élargir au point de les engloutir. Il peut en être ainsi pour des êtres qui s’aiment, alors pourquoi pas les images ?

 

Mes peurs sont sans doute un effet de ce maudit hiver qui n’en finit pas... Lorsque l’angoisse m’étreint, je m’enroule dans mes tricots de laine, je bois des tisanes chaudes et je regarde ma Journée de chutes déployer ses corps nus et son eau fraîche dans le crépuscule précoce de cette journée de février.

 

Raymonde April

Montréal, février l992