April, Raymonde.— «A l’aéroport».— Liberté.— Cette photo que je n’ai pas faite. — Vol. 42, no. 249 (2000) — P. 54-55

 

 

 

 

A L’AÉROPORT

 

 

Je suis à l’aéroport. Je m’en vais à Vancouver, ou à New York, ou à Matane. En attendant d’embarquer, j’achète un café et m’assied devant la baie vitrée pour regarder l’activité environnante : chariots de bagages, équipes d’entretien, boyaux d’arrosage. Derrière les vitres polarisées, blindées et teintées du hall d’attente, l’air du dehors semble silencieux et les couleurs sont sourdes. Les avions au repos sont tout ouverts, ils se font ravitailler par en-dessous. Dans l’attente de s’envoler, on est saisi de solitude : c’est comme un mélange d’attention, d’orgueil, d’anticipation et d’incertitude qui vous envahit soudain. Peu importe que ce soit ressenti par tous les passagers sans exception : on devient conscient de soi-même, de ses vêtements, des objets dans son sac, de son repos contre la cuirette des sièges.

 

 

C’est plus poignant à l’aller qu’au retour. Une fois changé de lunettes, mis en ordre mes stylos et téléphoné aux amis, je commence à partir bien avant que l’avion ne décolle. Immobile, je m’attache au tableau mobile des pistes aplanies sous le soleil, hors du temps, une petite crainte tapie dans chaque ombre portée. J’apprécie la sensation d’avoir déjà vécu cet instant.

 

 

Des souvenirs d’autres fois où je me suis retrouvée là me reviennent. Autrefois, les premières fois, c’était plus intense. Je me raccrochais à la minutie des détails observés pour exorciser la peine du départ. Je voulais faire à tout prix quelque chose de tout ça. C’est dans une quasi indifférence que je me retrouve aujourd’hui dans ce corridor. Le sentiment intime de ma mission s’est dissous dans la répétition. J’ai peut-être accumulé trop d’images dans ma tête, et qui n’ont pas servi.

 

 

Je regarde attentivement dehors mais rien ne me fera sortir mon appareil photo. Je remets à une autre fois la tâche d’ínscrire des émotions sur ce support tout indiqué et pourtant sans rapport. D’ailleurs, j’ai déjà essayé: les photos d’aéroports ne redonnent pas ce qu’on y met. Et puis, il faut savoir s’arrêter parfois. Trop de désir de tout dire n’est pas bon. Un souper avec un ami me réjouirait bien davantage...

 

 

Au cours des années, j’ai pris des photos que ma mémoire consciente aurait sans doute effacées. Elles existent néamoins et me renvoient leurs questions sans réponse. Topographies occultes, traces commémoratives, évidences muettes, signes pointus effacés sur fonds gris, visages connus considérés tranquillement, voilà que je les recherche maintenant... J’ai plus d’images qu’il n’en faut pour comprendre que la vie passe et que les êtres changent, mais il m’en faut encore desquelles je peux apprendre, et je les attends, je me tiens prête.

 

 

Comme vous voyez, ce n’est pas vraiment une question de sujet ou de projet. C’est un vertige, qui rebondit sur l’absence, et qui revient....

 

 

 

Raymonde April, Montréal, 29 mars 2000